mardi 15 mai 2018

Si tu étais féministe, tu le saurais





J'ai entendu quelques fois cette phrase dans la bouche d'hommes de mon entourage :

« En fait, je suis féministe sans le savoir. »

Elle n'a pas l'air particulièrement marrante cette phrase, là, comme ça, pourtant elle fait rire les féministes, qui sont des personnes attachées au sens des mots.


« Je suis féministe sans le savoir. » est une phrase qui a du sens, elle signifie a priori que vous pensez être féministe mais que vous n’en êtes pas sûr. Elle porte aussi plusieurs informations implicites. Je liste ces sens possibles et logiques ainsi :

1) je ne sais pas si je suis féministe
2) je n’avais jamais remarqué avant que j’étais féministe et personne d’autre ne l’a porté à ma connaissance
3) je ne sais pas au juste ce qu’est le féminisme
4) mais j’ai l’impression de faire des choses qui sont féministes

C'est une phrase qui affirme un doute (et même plusieurs) ; c'est une question en réalité : suis-je féministe ? Il est possible de répondre à cette question en décortiquant les termes de ce grand mystère.



I.
« Je ne sais pas si je suis féministe »


Rappelons que le féminisme consiste en la défense des droits des femmes : les mêmes que les droits de l’homme ! En voici une sélection :


- Le droit à la vie. Les hommes tuent leurs femmes ou leurs ex-femmes au rythme d’une tous les 3 jours en France. La première cause de mortalité des femmes de 19 à 44 ans dans le monde est la violence domestique.

- L’interdiction de l’esclavage. Les femmes sont les esclaves personnelles des hommes depuis si longtemps qu’on ne sait même plus comment ça a commencé… Oui, je parle des épouses. Pour ce qui est des esclaves que la loi reconnait vraiment (sont comptés les mariages contraints et la prostitution), les femmes représentent 71% des esclaves modernes.

- L’interdiction de la torture. Chaque année en France, on estime à plus de 220 000 les femmes victimes de violences de la part de leur partenaire. Cette violence a tendance à être chronique et à s’aggraver avec le temps. Chaque année, 5 000 000 de femmes se déclarent victimes de violences dans l'espace public.

- La liberté familiale. Gros chapitre ! La sexualité féminine est hyper-contrôlée et les femmes ne sont pas maîtresses de leur vie intime dans la plupart des pays du monde (mariages forcés et de mineures, traitement de l’adultère en mode deux poids deux mesures selon que vous êtes un homme ou une femme…), n’ont pas correctement accès à la contraception, encore moins à l'IVG, ou bien y sont contraintes (politiques d’enfant unique ou de lutte contre les "mauvaises mères") ou carrément stérilisées de force, sont dépossédées d’héritage mais sont marchandées sous forme de dot, elles n’ont parfois même pas le droit au divorce. La famille et le couple sont le cadre de la très grande majorité des violences infligées aux femmes dans le monde.

- Le droit à la propriété privée. En France, les femmes ont été considérées, du point de vue de la loi, comme des mineures par le code Napoléon et jusqu'en 1938. Si elles deviennent elles-mêmes des propriétés privées par le biais du mariage et quoi qu'elles travaillent autant sinon plus que les hommes, les femmes ne possèdent que 20% des propriétés foncières dans le monde.

- La liberté contractuelle. Bah, quand tu ne possèdes rien et que tu n’as pas d’existence sociale, c’est mort, tu ne contractes pas. Tu n’investis pas, tu n’entreprends pas, tu ne bâtis pas d’empire etc. Sauf dans le mariage, contrat qui engage la femme dans son corps, son lit, sa maison et toute sa vie.

- Le droit de vote et à la vie citoyenne. Les femmes ne sont incluses dans le suffrage "universel" qu'en 1944 et exercent ce droit pour la première fois en 1945 en France. Depuis seulement 2011, tous les pays qui ont une vie politique démocratique permettent aux femmes de voter, mais dans les faits, elles ne prennent pas encore beaucoup de place dans la vie politique. En France en 2017 : 40% de conseillères municipales, 16% de femmes maires, 39% de députées à l’Assemblée, 29% de sénatrices. Le compte n'y est pas !

- La liberté d’expression. J’imagine que si « la parole des femmes se libère » en ce moment c’est qu’elle n’était pas libérée précédemment. Le maintien dans le silence et la décrédibilisation de la parole des femmes sont les mécanismes les plus pervers du patriarcat. Les femmes sont logiquement sous-représentées dans les médias et les productions artistiques. Et pourtant elles pensent ! La récupération des idées, des pensées, des inventions, bref du travail féminin a été moult fois démontré.

- Le droit à la résistance, à l’oppression. Hmm ? ça s’appelle le féminisme. Le féminisme est un droit.

- Le droit à la réunion pacifique. Ah ! si c’est pour acheter des Tupperware, oui pas de soucis, réunissez-vous entre meufs, par contre des réunions où il se passe des vrais trucs, non.

- Liberté de culte et de conscience. Chaud ! Tant que le voile sera obligatoire et le topless réprimé, zéro pointé. La plupart des religions sont ultra brutales à l’égard des femmes et à peu près partout une femme est soumise à la religion de sa famille, en sortir est un suicide social.

- Le droit au travail. Mouais. Les femmes ont toujours travaillé, par contre elles sont traditionnellement mal ou pas payées pour le faire. On les cantonne plutôt dans un travail gratuit que personne ne veut reconnaître comme du travail : s'occuper d'enfants, cuisiner, faire le ménage... Pourtant, si ta femme ne le fait pas, tu vas devoir payer quelqu'un pour le faire, non ? D'un point de vue salarial, en France, les femmes sont toujours payées 24% de moins que les hommes (22% à poste égal).

- Droit à l’éducation. Très mauvais là aussi. En France, on a longtemps trainé les pieds pour éduquer les filles puis pour qu'elles reçoivent les même enseignements que les garçons. La guerre et la pauvreté (et la misogynie) freinent considérablement l'accès des filles à la scolarité. Dans les pays où le système éducatif est a priori égalitaire, les diplômes des femmes ne les avancent que d'une demi longueur par rapport aux hommes (elles restent donc loin derrière, comme en France).


Reprenons : en toute logique tu es féministe si tu luttes pour les droits des femmes (tous les mots sont importants dans cette phrase).

> Si tu penses que les femmes ont assez de droits comme ça, qu’elles en ont autant que toi, si tu ne vois pas de problème particulier au chapitre des droits des femmes et que tu ne comprends pas vraiment cette démarche, tu n’es pas féministe.

> Si tu penses que les droits humains sont bafoués partout sur la planète indifféremment du genre des gens, tu n’as peut-être pas tort mais tu n’es pas féministe. Le féminisme s’occupe du droit des femmes !

> Si tu penses être soucieux des droits des femmes mais qu’en y réfléchissant deux secondes tu ne vois pas ce que tu fais d’autre que de leur ouvrir la porte par galanterie, alors tu n’es pas féministe. Tu peux relire l’encadré ci-dessus pour déterminer des actions plus utiles.

> Si tu penses être soucieux des droits des femmes parce que tu n’as jamais violé ni frappé une femme, tu as des idées grossières qu’il serait bon de dégrossir et de surcroit, tu es profondément machiste.
Autrement dit, si tu ne sais pas si tu es féministe, c’est probablement que tu ne l’es pas.

II.
« Personne n’a remarqué que je suis féministe. »


Quelque part, je veux bien considérer comme de la bonne volonté cette envie profonde d’être féministe. C’est vrai que c’est la classe, c’est vrai que c’est la pointe de la pensée moderne, c’est vrai que c’est le nouveau champ d’évolution de l’humanité, yeap. C’est vrai que les hommes pro-féministes sont les prochains princes charmants, ceux dont les femmes vont rechercher la présence de plus en plus, bref, je comprends qu’ils aient envie d’être cet homme génial, sauf qu’on ne se les attribue pas soi-même ces galons-là (comme tous les galons en fait). Évidemment qu’il faut être capable de se qualifier soi-même de féministe pour être féministe, c’est nécessaire, mais pas suffisant. Se les attribuer soi-même, c’est la seule façon de se les attribuer quand on est un macho puisqu’on sait confusément au fond de soi qu’il n’y a que les femmes, ou pire, les féministes qui vous les attribueront (donc c’est mort). C’est dire, en réalité « Je suis féministe sans que les féministes le sachent, parce qu’elles ne sont pas de vraies féministes. ». C’est redéfinir soi-même le féminisme par rapport à soi, ce qui est quand même, ha ha, no shame.

> Si tu es le seul à te trouver féministe, c’est que tu n’es pas féministe. Tu es déguisé en féministe.

> Si tu as honte d’être féministe, si tu ne supportes pas les féministes, si le « clan des féministes » te parait être un endroit dangereux pour toi et pour ton image, tu n’es pas féministe.

> Si tu refuses de te soumettre à la reconnaissance de tes paires (les féministes donc d’après tes revendications), c’est probablement que tu as peur d’échouer à cette épreuve d’une part, et que tu as une piètre opinion de tes juges, d’autre part. Si tu refuses de passer sous ces fourches caudines-là, tu n’es pas féministe.


III.
« Je ne sais pas ce qu’est le féminisme. »


Le féminisme, c’est une culture, un champ, un domaine du savoir humain. Peut-on posséder une culture qui n’est pas la nôtre sans avoir cherché à l’acquérir ? Sans avoir lu les livres, sans connaître les noms et les dates ? Sans connaître les concepts et les nuances ? Peut-on prendre à son compte la lutte des femmes pour leurs droits sans savoir par quelles étapes d’esclavage et de liberté elles sont passées ? C’est un peu incontournable. Le féminisme constitue une rupture totale avec les mœurs humaines dominantes et un clivage majeur de ce nouveau millénaire. A priori, c’est totalement étranger à ta personne, homme. C’est juste le CONTRAIRE de ta culture. C’est un mode de lecture dont tu ne te dépares plus quand tu l’as acquis, ça contamine toute ta vie, tous tes actes et toute ta vision du monde. Celleux qui sont féministes savent qu’illes sont féministes. Que tu milites ou pas, quand tu es féministe, tu te sens seul·e, mal dans ta peau, rejeté·e par la société (ça fait partie des symptômes criant du féminisme d’être dénigré·e, ça non plus tu ne peux pas l’ignorer quand tu es féministe). Le féminisme est une pensée radicale, parce qu’elle emporte tout et qu’elle va assez loin, elle a tendance à TOUT remettre en cause. Le féminisme est dans ta manière de sortir, de parler aux gens, de faire l’amour, de vivre avec ton mec. Le féminisme est INTIME et chaque individu doit prendre la charge de la réflexion. Le féminisme, ça s’assume, ton féminisme existe parce que tu y as pensé, tu l’as réfléchi.

> Si tu ne sais rien du féminisme, tu n’es pas féministe.

> Si tu n’éprouves pas les affres de la révolte intérieure, si tu apprécies la stabilité de ce monde, si quand tu parles tout le monde est d’accord avec toi et que tu ne sais pas au juste ce qu’est la culture du viol, alors tu n’es pas féministe. Tu ne sais juste pas de quoi tu parles.


IV.
« Je fais des trucs féministes. »


Avant de mettre son pied dans le féminisme tel Cendrillon dans la pantoufle de vair, il faut savoir qu’on n’entre pas dans le féminisme s’il n’est pas fait pour soi. Déjà pour un homme, c’est quasiment mort de base, il sera rejeté a priori comme un corps étranger, voire hostile par le féminisme. Parce que c’est absolument infaillible : il va se comporter comme un homme, ce qui est bien logique pour un homme. Le féminisme n’est pas d’essence naturelle, ni pour les hommes ni pour les femmes, aucun homme ni aucune femme n’est spontanément féministe, comme ça, sans le savoir. Or, si tu portes ces chaussures pour la première fois, on risque de remarquer que tu te déguises. C’est ballot. Ce raisonnement s’applique à l’écologisme ou au syndicalisme. Est-ce qu’on peut être syndicaliste sans le savoir ? Ça fait péremptoire non, comme ça, d’un coup, sans expérience notable dans le domaine ? Est-ce qu’on peut être écolo sans le savoir ? J’imagine qu’on peut se rendre compte un jour qu’on a un mode de vie écolo sans y avoir jamais pensé avant mais alors, dès que cette idée nous est venue à l’esprit, je suis désolée, mais on devient un·e écolo qui sait qu’ille est écolo. À partir de là, soit on se rend compte qu’en fait il y a deux-trois petites choses qui ne collent pas tout à fait à l’écologie et on conscientise nos actes pour les faire évoluer et faire les choses en sachant qu’on les fait, soit on trouve ça trop exigent d’être écolo et on continue notre petite vie pas trop crade mais pas écolo. Donc, « je suis féministe sans le savoir », ça ne tient qu’une seconde, le temps de le dire. Si dans la minute qui suit, tu le répètes encore, moi je commence à douter sérieusement. Tu dis plutôt « je ne préfère pas savoir à quel point je ne suis pas féministe. » non ? La tendance à se comparer à de plus gros connards que soi, à des gens qui font moins bien est à ce titre révélateur : il y en a qui s’en tirent à bon compte avec des ambitions de développement personnel juste très, très basses. C’est une stratégie (pathétique) pour ne pas se sentir merdeu·se, mais ce n’est pas du féminisme. Parallèles avec d’autres causes : tu n’es pas anti-esclavagisme au prétexte que tu n’as pas d’esclave à la maison (… cf plus haut le chapitre de l'esclavage, travail gratuit...) ; tu n’es pas un défenseur de la cause des animaux au prétexte que tu n’as jamais abandonné ton chien. En matière de droits de la personne, les injustices sont telles (voir liste en début d’article, sur fond gris) que le bricolage, ça va bien deux secondes. Ne pas se comporter comme un abruti, c’est un minimum qui ne permet pas d’être qualifié de féministe, il faut pour cela mobiliser réellement de l’énergie et afficher des actes délibérés en faveur des droits des femmes. Tu éteins le robinet quand tu te brosses les dents ? C’est bien mais si c’est tout ce que tu fais, c’est dérisoire.

> Si ton féminisme est dérisoire, tu n’es pas féministe.

Il y a donc pas mal de choses qui s’opposent à ce qu'on soit féministe sans le savoir, ne pas le savoir en est la toute première. Cette ignorance est vraiment fâcheuse. L’ignorance ne saurait être une façon de se définir, à moins de te considérer comme une chose assez vide je veux dire. Il n’y a vraiment pas de quoi se vanter.

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Volu, je t'aime bien mais j'aimerais ajouter quelque chose à tout ça...