jeudi 8 février 2018

Là où les putains n’existent pas - Ovidie (2017)





Ce documentaire d’Ovidie de 55 minutes pourrait bien vous ficher une claque. Si vous avez besoin d’une bonne calotte, profitez-en, il est en replay sur Arte+7 jusqu’au 7 mai 2018 !

Avant de le regarder, j’ai croisé quelques timides commentaires en relayant d'autres et tendant à en invalider le propos (« Ovidie est contre l’état-providence, elle trouve que la société protège trop les femmes... ») mais j’en ai trouvés encore plus qui vantaient sa part d’humanité. Du coup je me demandais carrément à quoi il pouvait ressembler ce film. De prime abord, pour beaucoup de monde, prostitution = violence masculine et grande criminalité (rapport aux clients et aux proxénètes) sauf qu’il manque plusieurs choses dans cette équation. D’abord, il manque le mot « femme », ici Eva-Maree, qui s’est prostituée librement parce qu’elle l’avait décidé. Ensuite il faut ajouter le mot Suède (la patrie de Lisbeth et Stieg Larsson) pour avoir les bonnes cartes en main. En Suède, paraît-il, la prostitution n’existe pas. C’est faux évidemment et c’est le propos du film : pas de clients violents, pas de proxénètes monstrueux, pas de traite des femmes, non, que du bon machisme à l’état pur, dans un état qui se croit le plus égalitaire du monde, avec des gens super-normaux.





Autant le dire tout de suite, j’ai trouvé ce film d’une immense tristesse, enfin c’est ce que ça a suscité en moi au visionnage, et à Johnny Boy aussi, qui l’a regardé avec moi. Parce que l’histoire en elle-même est triste à pleurer (d'ailleurs j'ai pleuré) mais aussi parce que la lumière est fragile, l’atmosphère enfumée, celleux que l’on voit à l’écran ont un teint de cendre. Leurs voix sont brisées, pleines de sanglots, de désespoir. C’est un film lent, froid, bleu, gris et blanc, qui avance sans jamais se précipiter. Ce film est une porte ouverte qui laisse passer un courant d’air glacial. Je l'ai trouvé courageux aussi, avec des choix méticuleux, comme celui de ne pas montrer le visage du meurtrier. Je t’avoue qu’à la fin, quand tu réalises la somme d'écueils auxquels ce genre de film doit se heurter, alors que son propos est capital, tu ne danses pas la polka. Mais tu comprends vachement mieux le problème !

Pour ceux qui ne veulent pas mêler intimité et vérité, ça risque d'être dur. Si vous ne pensez pas que ce sont les trajectoires personnelles, privées, qui font le chemin que prend l'humanité, laissez tomber. Il s'agit de comprendre en quoi l'histoire particulière d'Eva-Maree concerne tout le monde.

Eva-Maree
En 2009, Eva-Maree Kullander Smith a 23 ans lorsqu’elle tente de quitter son compagnon (Yoël) toxique, toxicomane et violent. Elle est alors enceinte de son deuxième enfant et elle peine à joindre les deux bouts. Les services sociaux l’encouragent à le quitter, ce que sa situation précaire rend impossible. Quelques mois après son accouchement, elle décide de travailler comme escort-girl à Stockholm, sous le pseudonyme de Jasmine Petite. C’est là que sa vie bascule.

Car elle partage cette expérience avec sa cousine, qui, pour la « sauver », avertit non seulement les services sociaux, mais également le père de ses enfants. Deux semaines plus tard, les services sociaux débarquent chez elle et lui retirent littéralement les enfants des bras, pour les remettre au papa. Elle cesse immédiatement son activité d’escort (qui aura duré 2 semaines, auprès de 5 clients) et se jette dans une bataille sans repos pour revoir ses enfants. Il ne s’agit même plus de récupérer leur garde, mais de les voir et d’obtenir un droit de visite. Elle se heurtera jusqu’au bout à l’extrême mauvaise volonté de son ex-compagnon et à la sourde oreille des services sociaux puis de la justice. Tous ses recours resteront vains. Elle s’engage pour la cause des travailleur.euses du sexe, ce qui probablement aggrave son cas. Ce que l’on reproche à Eva-Maree, c’est d’avoir été une pute, ce qui fait d’elle une pute tout court, pour toute sa vie et si ça se peut même avant qu’elle soit une pute, parce que la putasserie, c’est sûrement la pire chose qui puisse qualifier une femme, hein. Et il vaut mieux un père violent qu’une mère pute à peu près partout dans le monde, la Suède ne faisant pas exception.

Pardon, je m’emporte. La tristesse. La colère.

Le père, en effet, n’est jamais inquiété, en tout cas pas pour la garde de ses enfants. Son obsession à faire payer son ex-compagne pour avoir vendu son corps est chaque jour validée par la société suédoise qui enfonce toujours plus Eva-Maree. Il se sent tout-puissant et il l’est effectivement ! Les services sociaux savent qu’Eva-Maree voulait le quitter parce qu’il était violent, il a déjà eu des problèmes à cause de son comportement vis-à-vis des… services sociaux, il est même condamné plusieurs fois, et même, même après le meurtre d’Eva-Maree, malgré une lourde peine… il garde l’autorité parentale.

Pourtant, Eva-Maree s’est défendue avec vigueur et son combat était devenu public. On la retrouve ainsi à la conférence d’Amnesty International pour la défense des travailleurs du sexe (AIDS) en 2012 ou face à une caméra pour témoigner avec une lucidité absolue de la vision que porte la société sur les femmes qui se prostituent. Vous retrouverez ces témoignages dans la vidéo ci-dessous dédiée à la mémoire de Jasmine et Dora, une autre travailleuse du sexe (Par Carol Leigh d’Alliance Féministe Solidaire).



Tous ses efforts resteront dramatiquement vains. Le 11 juillet 2013, elle a fini par obtenir, après 3 années de bataille, de voir son fils, sous la surveillance (!!) de Yoël. Et là, ça ne se passe pas du tout comme les services sociaux penseraient que ça se passerait : en quelques minutes, Yoël fait éclater une dispute et commence à frapper Eva-Maree. Médusés, les travailleurs sociaux l’enferment dans la cuisine. Quand ils le laissent ressortir, il assassine Eva-Maree de 31 coups de couteau à pain.

Cette histoire nous est essentiellement racontée par Zenitha, la mère d'Eva-Maree. Elle non plus n'a jamais revu ses petits-enfants, les services sociaux lui refusant toute visite. Elle ne sait même pas où ils se trouvent.



Entre tant d’autres choses, la Suède se vante d’être à l’avant-garde de la protection des enfants et des femmes. Or l’enquête d’Ovidie est sans appel : ce placement d’office des enfants d’Eva-Maree n’a rien à voir avec la maltraitance sur enfants… sinon les services sociaux n’auraient pas confié leur garde au père. Rien à voir non plus avec la lutte pour la dignité des femmes, sinon les services sociaux n’auraient pas pensé qu’Eva-Maree était indigne… Oui, ça a tout à voir avec la vision la plus patriarcale possible de la sexualité féminine. Une pute c’est pire qu’un mec violent, c'est pire qu’un meurtrier.

Alors, je crois que le film ne pose pas la question « Pour ou contre la prostitution ? », mais plutôt « Pour ou contre qu’une femme fasse ce qu’elle veut de son corps sans être traitée comme moins qu’un humain ? »

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Volu, je t'aime bien mais j'aimerais ajouter quelque chose à tout ça...